Radiographie du collectionneur
Collectionner est une passion et même un art ; c’est aussi une manie, d’aucuns oseront dire, une perversion. Il y a divers types de collectionneurs selon que leur activité se passe sous le signe du savoir du profit ou de l’obsession. Hergé, en anthropologue pertinent et en sociologue lucide qu’il fut, les a pratiquement tous brossés dans ses œuvres. On rencontre dans le Secret de la Licorne un certain Aristide Filoselle, pickpocket de son état. Il représente le mono-maniaque à l’état pur. Son but étant le classement alphabétique des porte-feuilles volés selon une série infinie… Dans la même aventure, les Frères Loiseau affrontent Tintin et le Capitaine. Eux par contre ne collectionnent les miniatures de la Licorne que par appât du gain et sont prêts à tout, même au crime, pour s’approprier le trésor. Quant à Ivan Ivanovitch Zakharine, qui apparaît dans la même aventure, c’est l’exemple du "bon" collectionneur aussi désintéressé que passionné et savant. Au terme de cette histoire on pourrait ajouter que Tintin et Haddock, ouvrant au public l’ensemble des reliques de la Licorne, se conduisent eux aussi comme des collectionneurs, et non des moindres, puisqu’ils font le pas entre le privé et le muséal. Enfin, dans le même esprit, à la fin de l’Oreille Cassée, Hergé n’a pas manqué de mettre en scène cet exemple éminemment moral et social de l’amateur d’art altruiste en la personne du collectionneur américain Goldwood. C’est lui, en effet, qui charge Tintin de remettre au musée, d’où il avait été volé, le fétiche Arumbaya, enjeu de luttes meurtrières.
La bande dessinée, on le voit, se préoccupe de l’esprit et des déclinaisons de la passion collectionneuse et les collectionneurs lui ont bien rendu cette sollicitude. Je ne parlerai pas ici des amateurs d’éditions rares ou de ces objets dérivés que toute œuvre illustre et populaire ne manque pas de voir proliférer dans son sillage. Quelles que soient, en effet, les vertus de semblables séries et panoplies, elles n’entrent pas dans le cadre de la présente exposition, exclusivement consacrée aux dessins originaux. La question précise étant dès lors de savoir quel type de collectionneur on devient, s’agissant très précisément d’une collecte de planches et de dessins originaux. L’objet recherché, en effet, qualifie l’activité de la recherche. On ne collectionne pas impunément des timbres postes, des objets d’art africains ou des tableaux d’avant-garde. Celui qui devient philatéliste touche, si l’on peut dire, à la manie pure, à la compulsion d’un désir de la série bouclée. Ceux qui accumulent l’an nègre courent sans doute à la recherche d’une utopique et rousseauïste origine. L’amateur d’art contemporain agit dans une perspective inverse, très aventureuse. La signification de son éventuel trésor est devant lui; sa collection devra prouver un jour qu’elle a un sens.
Dans un tel contexte, le collectionneur de dessins de bande dessinée occupe une place particulière et qu’il convient d’analyser selon les concepts modernes d’original et de reproduction. Qu’est-ce que exactement "l’œuvre" en bande dessinée ? N’y a-t-il pas entre l’album édité et le dessin qui en fut la matrice le même rapport. que celui qui différencie un exemplaire du Père Goriot en édition quelconque et le précieux manuscrit de Balzac ? La planche originale est-elle une œuvre en soi, une création comparable à un dessin de peintre, ou bien ne serait-elle que la relique, forcément fétichisée, d’une œuvre dont le rayonnement et la vraie vie se jouent dans l’imprimé ? Ou encore, de quel plaisir spécifique, inconnu dans d’autres domaines de la collection, s’agit-il lorsque l’on acquiert une planche originale ? Dans une première interprétation, on pourrait dire que le fait de posséder l’icône de hase, la source unique du livre, la trace même de son effectuation relève du culte de ce que Walter Benjamin, dans un texte illustre, a baptisé "l’aura". Les principaux caractères auratiques d’une œuvre d’art, selon Benjamin, sont qu’elle est unique, qu’elle appartient à un rituel et continue de le créer ou d’en inaugurer quelqu’autre, qu’elle est adorée plus que vue dans des lieux de pèlerinage (de préférence les temples qui l’ont vue naître) et aussi qu’elle témoigne de la présence, hic nunc, de forces magiques et sacrées toujours dérobées à nos regards quotidiens. De ce fait, l’aura cumule la présence et l’inaccessibilité, provoque l’amour et la terreur.
L’ennemie fatale de l’aura, poursuit Walter Benjamin, fut la photographie, et par extension toutes les techniques de photogravure qui en découlent. Le statut du portail de Chartres, du Sphynx de Gisch ou de la Joconde s’étant totalement modifié à partir du moment où le livre d’art et la carte postale en firent proliférer les reproductions. Nous vivons une civilisation de la multiplicité sérielle, de la série infinie, de la copie parfaite, du standard identique, du clonage digital, et donc d’une perte de l’aura primitive ressentie comme frustration troublante et source d’innombrables nostalgies. Quoi de plus logique et même fatal, dès lors, si certains amoureux de bandes dessinées, après avoir durant leur enfance découvert les univers de Tintin, Spirou, Zig et Puce et d’autres par le biais de l’album (cette multiplicité de l’imprimé faisant l’œuvre) soient saisis à l’âge adulte d’un désir régressif qui les ramène ab ovo, en-deça de l’imprimé, vers la matrice unique du dessin original ? Retour de l’aura, fascination pour le corps de l’œuvre, sa physique originelle, sa rareté aussi. Acheter cela, c’est s’approprier la genèse devenue fétiche, c’est privatiser l’idole, face à la foule (à la masse) des usagers qui se contentent de sa reproduction.
On le voit, il y a quelque chose de pervers dans ce rapport privatisé avec l’œuvre, quelque chose qui, sous le regard. psychanalytique, pouvait bien ressembler à un rapport incestueux. Le dessin, en effet, appartient au régime symbolique maternel et se l’approprier équivaudrait à le désirer comme le corps de la mère ; non plus corpus généreux et disponible à tous par l’imprimé, mais seul objet du désir devenu unique privilège. Que tous les collectionneurs de planches originales se déclarent incapables de collectionner des œuvres qui n’aient pas été par eux aimées et découvertes dans l’enfance ne fait que confirmer le caractère œdipien évoqué. Ce n’est pas leur propre enfance qu’ils achètent, mais quelque chose en plus, un désir inassouvi, le bon objet, chargé symboliquement de toutes les façons et saveurs d’une bonne mère. Et que ce bonheur ne soit pas mérité par quelque charme ou vertu, mais acheté, ne fait qu’ajouter à son côté pervers : la maman, c’est la putain.
Que la psychanalyse ait tort ou raison en ce contexte a cependant peu d’importance. Plus intéressant me semble être la double connaissance du 9e art à laquelle atteignent les collectionneurs d’originaux. D’une part, ils ont ressenti ces images dans l’émotion totale du premier âge. Le nez et les yeux collés à l’album, ils ont fait immersion dans des mondes doués de pouvoirs magiques. C’est ce qu’ils appellent leur "déclic". Des portes se sont ouvertes sous leurs pas, ils sont passés du côté de l’imaginaire, du mythe, amplifiant leurs propres fantasmes au contact des imaginations dessinées et narrées. D’autre part, devenus adultes, ils ont eu le temps d’apprécier toutes ces choses comme des œuvres, des outils de réflexion et de délectation esthétique. Devenus collectionneurs, c’est le cumul de ces deux approches qu’ils veulent vivre, et ils y touchent. Lecture naïve et approche savante ne leur paraissent point antagonistes ni exclusives ! Si tous les amateurs d’art pouvaient s’approcher de Guernica ou d’un paysage de Poussin selon le même chemin fourchu, la connaissance de la peinture, la culture tout entière s’en trouveraient changées. L’idéal serait de disposer de la science du naïf et de l’associer à la naïveté d’un savant... La bande dessinée y prédispose, de par ses liens avec l’enfance et aussi du fait de son exceptionnelle technique de la narration, du dessin et de la connaissance du monde et des hommes. C’est une merveille réaliste, une production de fantastique où l’empathie du lecteur sans cesse procède par étayages, selon le processus d’un enchantement exigeant des preuves, de la documentation quasi photographique à chaque pas effectué dans l’imaginaire fictionnel.
On pourrait aussi interpréter l’appropriation de la planche originale par son collectionneur d’une façon positive. En premier lieu, il n’est pas sûr que le phénomène de la perte auratique chargée par Walter Benjamin d’une intense nostalgie soit aujourd’hui aussi traumatique qu’il le fut dans les années trente. A l’époque, sous le double choc de l’industrialisation et du fascisme, la peur de la massification était intense. Le bon vieux sujet allait livrer de grands combats existentiels (Sartre), absurdes (Camus), héroïques (Hemingway) souvent désespérés. Mais depuis lors, et nonobstant d’éternelles frilosités et phobies de certains moralistes, l’ère des médias a fonctionné à plein régime. La notion de sujet, de solitaire et centrée, s’est transformée en fluide et plurielle. La bande dessinée, avec ses Tintin, Little Nemo, Pim Pam Poum et autres Schtroumpfs, a indiqué le chemin d’une dissolution du Moi classique, lui préférant des processus de subjectivation volontiers complices de phénomènes collectifs. L’aura, par conséquent, n’est plus à approcher comme le saint des saints, le lieu de recueillement d’un individu solitaire en quête d’apaisement. Une nouvelle aura se manifeste par le disque, la radio, le cinéma et bien entendu la bande dessinée. C’est une aura diffusée, s’intensifiant par sa propre diffusion. Elle fait apparaître de nouveaux rassemblements, des mythologies qui, nées de la multiplication de leurs images, ne craignent nullement la reproductibilité. l’idole s’est diffractée, elle fait réseau.
Dès lors, acheter une planche originale de bande dessinée, c’est en quelque sorte devenir le conservateur d’un des points forts d’un vaste réseau reliant des millions d’admirateurs d’une image, d’un héros, d’un monde, d’un style. Le collectionneur n’est pas plus à l’origine qu’au centre ou au sommet du système de l’œuvre. Il y participe selon un sentier privé, mais sans jamais se désolidariser d’un énorme public qui, par sa ferveur, soutient l’aura disséminée de l’œuvre, Lui reste cependant en prime de jouissance inaliénable, l’accès au dessin. Tous les collectionneurs que j’ai rencontrés sont d’accord à ce sujet : regarder de près sa facture graphique entre pour beaucoup dans leurs joies de posséder un original. C’est en découvrant cela, le tremblement du trait, les repentirs du crayon ou de la gouache, les encrages, tout un bricolage virtuose effacé par l’imprimé, que, à coup sûr, le collectionneur de planches originales de bandes dessinées se sent un collectionneur d’art proche de ceux qui rassemblent des dessins, tableaux ou gravures des maîtres. Cette jouissance est justifiée par la nature même du médium de la bande dessinée. C’est du dessin. Une main l’a tracé, en a échauffé les trajets, y a injecté sang et nerfs, témoignant d’un corps, d’un acte de fondation d’univers. Benoît Peeters faisait remarquer que plus cet aspect artistique de la bande dessinée était reconnu, plus la beauté plastique de l’œuvre, jadis totalement occultée (et même méprisée par les meilleurs auteurs), se voyait appréciée pour elle-même, bref plus la bande dessinée devenait un art à part entière, moins l’on voyait se créer de grandes œuvres du 9e art... Mais les collectionneurs ne constituent qu’un des rouages de cette mutation. Responsables de la conservation d’un médium essentiel du génie du XX e siècle, ils ne sont pas coupables de sa probable et prochaine disparition.
De toute manière, Alexandre Dumas fut un écrivain feuilletoniste avant, bien avant que La Pléiade ne le consacrât comme écrivain de haute littérature, le théâtre élisabéthain était un divertissement populaire alors qu’il est considéré aujourd’hui comme un classique. Quant à Duke Ellington, il fit danser le Cotton Club avant que Carnegie Hall ne l’acceptât. Qui sait… peut-être un jour la "grande" culture n’aura plus besoin d’un Lichtenstein pour s’apercevoir que Raymond, Caniff, Hergé, Breccia, Franquin, Mc Cay et bien d’autres sont de grands artistes.
Pierre Sterckx